Comment sont fabriquées les politiques d’éducation ? 3 questions à Xavier Pons - OnisepTV : l’information pour l’orientation en vidéo
Comment sont fabriquées les politiques d’éducation ? 3 questions à Xavier Pons
Accompagnement des Equipes Educatives
Alors, le puzzle accéléré, c'est un modèle particulier de fabrique des politiques d'éducation dont on trouve les traces dès 2007 et qui s'accentue depuis 2017, et qui consiste à avancer en matière de réforme par petites touches successives sur plein de dossiers différents, très techniques, qu'on ne présente pas forcément comme étant reliés les uns aux autres, mais qui, une fois rassemblés, dessinent un tout autre paysage institutionnel. Et c'est l'avantage de la métaphore du puzzle. Quand vous prenez une pièce du puzzle séparément, vous ne savez pas tout de suite à quoi elle correspond, ce qu'elle implique. Par contre, quand vous avez rassemblé un nombre suffisamment important de pièces, vous êtes capable de comprendre le paysage d'ensemble que ces pièces dessinent. Là, c'est la même chose. Ces dossiers peuvent être très techniques. On pense qu'ils sont juste là, justement, pour faciliter les acteurs. On les pense indépendamment les uns des autres. Mais en fait, quand ils sont reliés, ils changent profondément le fonctionnement institutionnel de notre système. Et pourquoi accélérer ? Parce que cela se fait selon des temporalités toujours plus courtes, parce qu'on gouverne vite, on gouverne dans l'urgence. Alors, quel type d'école ce modèle dessine ? Lui, ce modèle, il veut dessiner une école plus autonome, plus souple, plus flexible, plus réactive, plus innovante, une école plus fondée sur les enseignements des comparaisons internationales, sur les principes du new public management, de la nouvelle gestion publique. Il y parvient en partie, je pourrais prendre l'exemple des transformations actuelles dans l'enseignement primaire, mais il crée aussi une école qui parfois n'est pas si innovante que cela, parce qu'à force de vouloir aller vite, on ne prend pas toujours le temps de vraiment innover, et une école dans laquelle les professionnels de l'éducation sont en perte de repère éducatif, parce qu'on leur demande d'aller vite, de changer vite, de prendre vite telle direction, Mais puisqu'on le fait par cette politique des petits pas, on ne leur dit pas toujours quelle est précisément la finalité poursuivie, et donc c'est très difficile de construire du sens dans son action dans ce contexte. Alors c'est une question très difficile pour moi, c'est tout à fait logique qu'elle soit posée, que vous me la posiez, mais elle est difficile pour moi, parce que moi je suis un chercheur qui travaille sur les politiques d'éducation, Pour que mon discours soit crédible, pour qu'il soit recevable, il est extrêmement important de bien distinguer les moments où l'on analyse comment sont mises en œuvre les politiques d'éducation et les moments où l'on fait de la préconisation pour dire quelles devraient être les bonnes politiques d'éducation. Et moi, je prends au sérieux cette deuxième tâche de préconisation. Je pense qu'on a besoin de personnes expertes sur le sujet. Et par contre, je suis très attentif à surtout ne pas mélanger les genres et donc d'être bien un scientifique qui analyse les politiques telles qu'elles sont. Après, je ne vais pas me défiler ainsi, mais en essayant de respecter cette position de départ, la première façon de répondre à votre question, c'est déjà de pointer les effets pervers du fonctionnement actuel et de dire qu'il est impératif que ça change. Et de ce point de vue-là, l'instabilité conjoncturelle particulièrement forte des politiques d'éducation, conjuguée à une accélération de ces politiques d'éducation, c'est vraiment très problématique pour les acteurs du champ pour inscrire leur action dans un temps long et réussir l'accompagnement à l'orientation. Et puis la deuxième façon de répondre, c'est aussi de pointer ce qui manque. Et dans la façon de fabriquer les politiques d'éducation aujourd'hui, dans le champ de l'accompagnement à l'orientation comme ailleurs, on manque beaucoup du retour des acteurs. On ne prend pas suffisamment en compte, dans la façon de fabriquer les réformes, les retours des acteurs aux différents niveaux. Il faut institutionnaliser ces feedbacks, comme on les appelle dans la littérature anglophone, parce que vous savez très bien, quand vous êtes à la tête d'une organisation, il y a ce que vous voyez, et puis il y a ce que les acteurs, les usagers, les destinataires, les publics, qui eux reçoivent tout ce que vous envisagez important de faire, voient, et eux, ils voient beaucoup d'incohérence, ils voient beaucoup de pistes d'amélioration, et donc il est nécessaire d'intégrer beaucoup plus le point de vue des usagers, des acteurs cibles dans la fabrique des réformes. Alors, je précise que je ne suis pas un chercheur qui s'est spécialisé dans les questions d'orientation, ni même dans les questions de politique d'orientation. Donc je vais vous faire une réponse, j'ai envie de dire, liée bien sûr à mon expérience de recherche, mais peut-être aussi influencée par d'autres aspects de mon identité sociale, le fait d'être parent, etc. Pour moi, l'orientation réussie, c'est celle qui d'abord arrive à viser cet idéal selon lequel on débouche sur une situation où les individus ont trouvé sans regret et avec intérêt leur place et leur contribution à la société, avec une égale dignité de leur projet. Je suis très sensible aux travaux récents de François Dubet sur le paradigme de l'égalité des places. C'est quelque chose qui me parle beaucoup. Nous avons besoin de tout le monde, de qualités et de sensibilités différentes. C'est vrai qu'on doit viser cet idéal-là. Comment l'atteindre ? à mon échelle, plusieurs principes me paraissent nécessaires, et ils s'inscrivent en grande partie à rebours des choix politiques du moment, j'ai l'impression, ou en tout cas des conséquences de ces choix politiques. Donner du temps à la maturation des projets, ménager des passerelles partout où elles sont possibles, et bien évidemment, professionnaliser l'accompagnement. Aujourd'hui, alors sur le dernier point, je ne vais pas le prononcer, par contre, sur les deux points précédents, j'ai plutôt le fonctionnement qu'on a, par exemple, dans la transition entre le secondaire et le supérieur, accentuer des logiques du silo avec Parcoursup par exemple. Expliciter les exigences réelles, voire dévoiler les mécanismes de reproduction des rapports de domination, alors là c'est un peu le sociologue qui parle, mais je suis très frappé quand même par le fait que malgré toute une diffusion professionnalisée beaucoup plus importante que par le passé d'une série d'informations en matière d'orientation, il reste toujours des non-dits, il reste toujours des choses que les catégories favorisées savent et sont capables de mettre en œuvre, et les autres. Et je pense que là, il y a de l'explicitation très claire, y compris de nos choix politiques sur le sujet à effectuer. Et moi, je verrais bien une troisième chose, cesser de faire peser l'essentiel du processus et de son issue sur la seule trajectoire des acteurs et de leur famille. Personnellement, le business actuel qui se construit sur l'angoisse parentale m'est personnellement insupportable.
Xavier Pons, sociologue et professeur des universités en sciences de l’éducation et de la formation, propose de définir et de réfléchir aux conséquences possibles du puzzle accéléré: un modèle particulier de fabrique des politiques d'éducation. Lorsqu'on assemble les pièces de ce puzzle, quel paysage institutionnel découvre-t-on ? Avec quels résultats potentiels ou conséquences possibles sur l'école ? Quelle politique éducative aurait la capacité de favoriser l’accompagnement à l’orientation ?
Vidéo publiée en janvier 2026